Un grand jardin, une belle pelouse, un potager, une allée centrale et un bac à sable, voilà le petit
monde de Dimitri. Pas de cabane ni d'arbre à escalader.
Ce jour-là, la chaleur était torride et, à côté du bac à sable, avait pris place une énorme piscine gonflable. L'eau y était tiède et cela faisait un long moment que Dimitri s'y débattait.
Moi, je suis le nounours de Dimitri, je m'appelle Bouzou.
En compagnie des autres jouets de la chambre, calé entre poupées et diverses peluches, derrière les carreaux, je somnolais, épuisé par le soleil tapant. Je n'avais pas le droit comme le seau, la
pelle, les formes, le vélo et les patins à sortir par un si bel après-midi.
Tout à coup, un vacarme épouvantable me fit sortir de ma torpeur et j'aperçus Dimitri, plein d'énergie, une énorme caisse en carton entre les jambes. Il y jetait pêle-mêle poupées et pantins.
J'étais de ceux-là !
Je fus donc précipité au fond de la caisse.
Gémissant sous l'effort et trépignant sous la colère, Dimitri ne parvint pas à la soulever, tant il l'avait remplie. Alors, il eut cette idée de génie : nous lancer par la fenêtre, jusque
dans le bac à sable où, après une chute quelque peu amortie, nous restions les yeux exorbités.
Pour nous remettre de nos émotions, Dimitri nous assit côte à côte, face à lui. Il hurla :
- Leçon de calculs !
- 1+1=, Véronique ?
- Zéro, vous n'avez rien compris !
- Et, vous Cédric?...
- Bien, vous êtes en progrès.
- Ah, Bouzou...
L'horreur se dessina sur mon visage, que la multiplication rendit plus horrible encore.
D'opération en opération, ce fut enfin la récréation.
- Vous pouvez jouer dans le bac à sable mais pas plus de 15 minutes.
Coup de sifflet puis, un nouveau hurlement :
- Leçon de natation !
J'étais pétrifié, les poils encore couverts de sable car je ne sais pas nager.
- D'abord les plus courageux. Personne ? Très bien, je désigne.
Instantanément, j'avais fermé les yeux, tant j'étais certain qu'il allait me choisir.
- Vous!... Sabine, vous êtes devenue sourde ?
Il l'empoigna, lui mit les pieds dans l'eau puis, la tête et enfin l'y coucha toute entière. Ce fut ensuite le tour de tout le monde, sauf moi et deux autres chanceux.
- On ne peut quand même pas mélanger les filles et les garçons, ricana-t-il avant d'ajouter, triomphant :
- A vous, les garçons... leçon de plongeon.
Pam, le singe, fit un plat résonnant. Il parvint à s'accrocher au bord, de sa queue mobile et sortit d'un bond.
Léo, le lapin, se redressa rapidement sur ses pattes et, remuant les oreilles, sembla se remettre assez facilement du raz-de-marée qu'il avait provoqué.
Vint mon tour. Je tremblais. Dimitri me retourna. Vit-il mon désarroi ? A la place d'un choc violent, je sentis monter l'eau doucement jusqu'à ma taille. Finalement, ce n'était si
désagréable. Je fus rassuré. Soudain, les mains de Dimitri me quittèrent et je m'aplatis sur le fond bleu de la piscine dont le plastique m'enveloppa. Un bruit de bulles, des vagues, des
tourbillons, une lourdeur à l'estomac, un flou devant les yeux, une panique indescriptible, un cri et je fus sur l'herbe chaude du jardin.
Misérable, je dégoulinais, que la leçon de français commençait.
Inattentif, survivant d'une abominable aventure, rêvant de mon étagère, je me surpris à penser qu'un petit bonhomme de 5 ans pouvait, vraiment, faire peur à des jouets sans
âge.
Joëlle et les filles de l’atelier d’écriture de l’hôpital au domicile